La localisation : néologisme justifié ou terme abusif?

Depuis de nombreuses années déjà, on entend le terme localisation utilisé à toutes les sauces pour désigner l’adaptation culturelle d’une traduction, notamment dans le domaine de l’informatique et des jeux vidéo. Pourquoi a-t-on senti le besoin d’intégrer ce terme au vocabulaire du marché de la traduction?

Selon le dictionnaire de français Larousse, la localisation se définit par « l’adaptation d’un produit, d’une activité productrice ou commerciale à une zone géographique, en fonction de divers facteurs naturels, techniques, économiques, culturels et sociaux ». À priori, cette définition ne concerne pas directement la traduction.

Toujours selon ce même dictionnaire, la traduction est « l’énonciation dans une langue cible de ce qui a été énoncé dans une langue source, en conservant les équivalences sémantiques et stylistiques ».

Dans l’encyclopédie libre Wikipédia, on dit que « la localisation linguistique est plus qu’une simple activité de traduction, car elle implique l’étude exhaustive de la culture cible afin d’adapter de la manière la plus appropriée le produit aux besoins locaux ». N’est-ce pas là une flagrante méconnaissance de ce qu’est la traduction?

Au cours de mes études universitaires, j’ai appris que la traduction était un processus global de transfert linguistique se caractérisant par la fidélité au texte de départ, le respect du ton de l’auteur, la maîtrise des langues de départ et d’arrivée, la rédaction idiomatique du texte d’arrivée de manière à ce qu’il soit compris du public cible et l’adaptation culturelle. Ce processus va donc bien au-delà de la définition sommaire qu’en fait le Larousse.

Il semble que la localisation au sens linguistique du terme découle de la mondialisation des marchés. Peut-être y a-t-on vu l’occasion de créer une niche?

Plus loin sur la page Wikipédia susmentionnée, on peut lire : « En plus de la traduction […], le processus de localisation peut également comprendre l’adaptation de graphiques, l’adoption des monnaies locales, l’utilisation de formats spécifiques pour la date, l’adresse ou le numéro de téléphone, le choix des couleurs et de nombreux autres détails, pouvant aller jusqu’à la redéfinition de la structure d’un projet ». Or, à part peut-être le choix des couleurs, les professionnels de la traduction prennent déjà toutes ces précautions avant de rendre leur document à leur client.

Au lieu de répondre à un besoin en créant la notion de localisation, on semble avoir segmenté le processus de traduction pour le dissocier de l’adaptation culturelle, pourtant implicite. La question reste entière : s’agit-il d’un néologisme justifié ou d’un terme abusif?

La tarification de la traduction

Dans le vaste monde des professions libérales, la tarification varie grandement entre les divers domaines et services auxquels on peut penser. Au Québec, les 46 ordres professionnels – dont la mission première est la protection du public – regroupent plus de 385 000 membres (par exemple, architectes, avocats, chimistes, comptables professionnels agréés, conseillers en ressources humaines, criminologues, dentistes, ingénieurs, médecins, notaires, pharmaciens, psychologues, travailleurs sociaux et traducteurs agréés). Afin d’obtenir leur agrément, tous ces professionnels ont dû suivre une formation reconnue et satisfaire aux critères de leur ordre respectif. Ils sont tous assujettis aux mêmes lois et règlements découlant du Code des professions, qui régit l’exercice de 54 professions au Québec.

Sur le plan des honoraires, les professionnels optent généralement pour un taux horaire déterminé, qui s’appliquera à tous les actes effectués pour le client. Par exemple, un avocat précisera sur sa note d’honoraires le temps consacré aux conversations téléphoniques avec le client, à la recherche d’information, aux rencontres, aux plaidoiries en cour, etc. Pour leur part, les dentistes facturent leurs services à leurs clients selon un barème déterminé pour les examens, les nettoyages, les unités de détartrage, les radiographies, etc. Qu’en est-il des traducteurs?

Les traducteurs en pratique privée facturent majoritairement leur travail au mot, mais on remarque une légère tendance vers la tarification à l’heure. La tarification, qu’elle soit au mot ou à l’heure, peut varier selon la nature du texte, le délai accordé pour exécuter le mandat et le travail supplémentaire requis, comme la mise en pages ou le traitement d’images, s’il y a lieu. Il est à noter que le travail de traduction nécessite d’abord une lecture attentive du texte de départ, une recherche contextuelle sur le sujet, le dépouillement terminologique du texte, puis la reformulation idiomatique du message dans la langue d’arrivée. Tout cela sans compter une condition essentielle : le traducteur professionnel doit aussi connaître de façon approfondie au moins deux langues et deux cultures. Plus qu’un « bilingue fonctionnel », il doit maîtriser la langue d’arrivée et connaître parfaitement les techniques du métier. Ce sont là des compétences qui s’acquièrent après de nombreuses années de formation. Ne s’improvise pas traducteur qui veut!

Les traducteurs suivent la tendance vers la facturation à l’heure pour les services professionnels qu’ils rendent, au même titre que leurs homologues des autres professions. Jusqu’à nouvel ordre, les deux modes de tarification cohabitent harmonieusement.

Votre traducteur, ce bilingue pas comme les autres

Le client novice qui doit pour la première faire traduire un texte se pose souvent la même question : un de mes vendeurs (ingénieurs, secrétaires…), est bilingue, pourquoi ne traduirait-il pas mon texte? Un traducteur est dans de tels cas souvent perçu comme un bilingue… qui coûte plus cher! La réponse la plus fréquente a l’air d’aller de soi : il ne suffit pas d’être bilingue pour traduire, et même un traducteur (au minimum bilingue par définition) ne saurait tout traduire. Oui mais, pourquoi? Qu’est-ce qui distingue une personne bilingue d’un traducteur?

Voici une courte réponse*. Les bilingues apprennent normalement à parler deux langues dans des contextes différents, l’une à la maison, l’autre à l’école ou au travail ou après avoir émigré ou longtemps vécu dans un pays où la langue de tous les jours est différente. Le vocabulaire, la syntaxe et les autres subtilités d’une langue et de l’autre ne couvrent pas les mêmes champs de connaissances. Les fleurs sont mon exemple préféré. Petite, je me suis beaucoup promenée dans le marais qui jouxtait la maison de ma grand-mère francophone. Avec elle, j’ai appris le nom des fleurs sauvages, des arbres, des petits fruits. En ville, avec ma mère anglophone, ces merveilles n’existaient tout simplement pas. Je n’ai appris à les nommer en anglais, la langue de ma mère, que sur le tard, une fois devenue adulte. J’ai toujours besoin d’un dictionnaire pour trouver le nom des fleurs en anglais, et ces noms n’évoquent rien, ni fragrance ni couleur, ils ne sont que des mots sur le papier. Je suis botaniquement unilingue.

À l’inverse, un ingénieur francophone qui aurait fait ses études en anglais ne saura pas nécessairement traduire un texte technique dans sa langue maternelle. Il a peut-être appris le vocabulaire et la syntaxe de sa profession en anglais, à l’université ou dans le cadre son travail, et personne ne parlait « plans et devis » autour de la table dans son enfance. En tant que bilingue « ordinaire », il connaît le lexique de certaines choses dans une langue et d’autres choses dans sa deuxième langue. Il lui arrive d’ailleurs d’utiliser un mot technique en anglais dans une conversation en français…

Le traducteur est un bilingue qui a appris dans les détails la grammaire de deux langues (au moins) et qui la met en pratique tous les jours dans le cadre de son travail. C’est un bilingue qui connaît deux lexiques non seulement complémentaires, mais parallèles. Il peut, si c’est un domaine qu’il connaît, parler systèmes de chauffage en anglais comme en français, sans mélanger les deux langues. Et s’il ne sait pas tous les mots d’un domaine, ce bilingue pas comme les autres a aussi appris à connaître les outils qui lui permettront de trouver plus d’équivalents, plus rapidement.

*Inspirée de l’excellent ouvrage de François Grosjean, Parler plusieurs langues, Le monde des bilingues, publié aux éditions Albin Michel en 2015. Mon billet ne donne qu’un aperçu de la question, bien entendu! (site Web : www.francoisgrosjean.ch, blogue : www.psychologytoday.com/blog/life-bilingual)

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