L’industrialisation de la traduction

La course au titre du plus grand fournisseur de services linguistiques au monde bat son plein, comme en témoigne l’acquisition récente de la société CLS Communication (propriétaire de Lexi-Tech) par Lionbridge. En effet, la fusion de tels géants témoigne du phénomène d’industrialisation que connaît le marché de la traduction depuis un certain temps.L’arrivée des technologies informatiques dans l’industrie langagière a révolutionné le marché de la traduction. D’une part, les professionnels bénéficient maintenant de précieux outils leur permettant de gagner du temps, ce qui aurait pu compenser la stagnation des tarifs depuis au moins 20 ans; d’autre part, certains donneurs d’ouvrage y voient une façon de réaliser des économies en imposant à leurs sous-traitants des outils particuliers ainsi que des grilles de tarifs dégressifs. Ainsi, on accorde le plein tarif pour les « nouveaux mots » et un tarif moindre pour les segments ayant une quelconque ressemblance avec le contenu des mémoires de traduction de référence, selon le degré d’exactitude de correspondance.

Concrètement, ce phénomène regrettable entraîne une dépersonnalisation du service, un fractionnement des tâches, une inévitable baisse de la qualité des textes, une guerre de prix, voire une forme de cannibalisme entre traducteurs. Par exemple, le Bureau de la traduction (BT) du gouvernement fédéral attribue systématiquement ses contrats au moins-disant, ce qui ouvre la porte aux agences de traduction capables de réaliser des profits même à faible tarif en traitant des volumes de mots astronomiques. Ces dernières font travailler de prétendus traducteurs de partout dans le monde qui sont prêts à accepter des tarifs ridiculement bas. Certains réviseurs du BT déplorent cette situation, qui les force parfois à reprendre intégralement le travail bâclé.

Certains clients de ces agences, comme des multinationales nécessitant des manuels d’instructions en plusieurs langues pour leurs produits, ne sont pas toujours en mesure de juger de la qualité des traductions obtenues. C’est encore le consommateur qui se retrouve avec des directives incompréhensibles, au risque d’en subir de graves conséquences dans le cas d’une posologie de médicament ou du mode d’emploi d’une machine-outil, pour ne nommer que ces deux exemples.

Comment a-t-on pu perdre de vue ainsi le caractère professionnel de la traduction? Est-ce à dire que s’il existe des modèles de contrats accessibles gratuitement en ligne, nous n’avons plus besoin de notaires ou d’avocats? Vous aurez compris qu’au-delà du document, il y a le professionnel qui joue un rôle de conseiller qu’aucune machine ne peut endosser.